“Les Français ferment toujours la fenêtre”
15 décembre, 2005
Faisons un test : les Français passent-ils réellement au feu rouge ? Les jeunes Allemands préfèrent-ils vraiment dormir la fenêtre ouverte et les Français plutôt la fenêtre fermée ?
Ulrich HARMS
Ancien animateur et formateur, professeur de français en Allemagne
Je n’ai classé que peu de choses dans ma vie. En effet, si, comme on dit en allemand, l’ordre constitue la moitié de la vie, on risque de passer l’essentiel de l’autre moitié à se souvenir. Mais si j’ouvre mon vieux classeur jauni contenant des dossiers franco-allemands sur tout ce qu’on peut imaginer, toute l’histoire me revient. Lecteur frais émoulu dans la ville lorraine de Commercy, je trouvai un jour une lettre du B.I.L.D. m’invitant à participer à un stage de formation d’animateur de groupes de jeunes franco-allemands.
Les premiers jours en France (quatre semaines avaient dû s’écouler) m’avaient déjà apporté tant de nouvelles impressions. (Pourquoi, diable, le médecin n’avait-il pas de secrétaire médicale ? – le pauvre… ; merveilleux ce dîner qui s’était prolongé entre collègues ou (nouveaux) amis ; comme c’était bête que je n’aie pas appris à l’université un français comme celui que j’entendais à l’instant ; super qu’à la cantine, à midi, les professeurs aient assez de vin rouge ; étonnant que même la langue de bœuf soit bonne; incroyable comme on oubliait vite le pain noir quand on était Allemand…). Ce stage de formation promettait donc d’être un autre grand moment.
Invité à Wasserburg sur le lac de Constance, je me rendis plein d’espoir trois mois plus tard à « mon » ou « notre » Schülerheim, comme je l’appelle aujourd’hui encore. A l’époque, le souvenir des séminaires universitaires peu attrayants, même s’ils avaient lieu en partie en allemand, devait déjà s’estomper.
A Wasserburg, nous étions plus de quarante jeunes d’une vingtaine d’années qu’une seule chose unissait : la curiosité à l’égard de l’autre, le besoin de nouer de nouvelles amitiés, l’envie de nous sentir plus proches des jeunes des deux nationalités et, tout simplement, celle de nous amuser pendant les dix jours que nous allions passer ensemble. Notre attention était alors évidemment attirée par les nombreux points qui nous séparaient et nous apprenions (parfois par la manière forte) à mieux manier à l’avenir les différences entre les Allemands et les Français. Aujourd’hui encore, j’éprouve toujours du plaisir à m’occuper d’affaires franco-allemandes, surtout lorsqu’elles concernent des êtres humains, des adolescents. J’ai toujours de bons amis à Commercy, et cela aussi grâce au B.I.L.D.
Bien formé, bien préparé et très motivé, l’été suivant, j’allai diriger à Ulsnis (Schleswig-Holstein) ma première rencontre franco-allemande en compagnie d’un Allemand et de deux responsables françaises. Avec deux d’entre eux j’ai aujourd’hui encore des contacts épisodiques, mais cordiaux.
Il s’agissait donc à présent de mettre la théorie en pratique. Faisons un test : les Français passent-ils réellement au feu rouge ? Les jeunes Allemands préfèrent-ils vraiment dormir la fenêtre ouverte et les Français plutôt la fenêtre fermée ? A Wasserburg, pendant le stage de formation, cela m’avait fait rire. C’était couper les cheveux en quatre ! C’était sans importance ! Qui pouvait dire cela ! N’étions-nous donc pas tous pareils ! Quelles broutilles ! Pourtant, dès l’un des premiers soirs à Ulsnis, j’eus en face de moi un adolescent de 13 ans en pyjama, désespéré, qui sanglotait : « Uli, les Français ferment toujours la fenêtre ! »
Aucune aide en vue. Mes collègues étaient allés de leur côté, dans d’autres chambres, souhaiter « bonne nuit » à nos adolescents. J’entrai donc dans la chambre à six lits. Agitation, tumulte, violence verbale d’un côté, gestuelle de colère de l’autre. Les petits Allemands et les petits Français ne savaient plus quoi faire. La réalité de petites, mais subtiles, différences m’avait rapidement rattrapé. Il s’agissait de chasser le diable des détails. Car enfin, ces adolescents allaient passer leurs vacances ici et devaient se sentir bien. On trouva vite un compromis. Il fut convenu à l’aide d’un calendrier que la fenêtre serait fermée un jour sur deux et resterait ouverte les autres jours (on désigna un responsable allemand et un responsable français pour veiller à l’application de cette règle).
J’ai eu encore plusieurs fois affaire à ce même phénomène dans d’autres rencontres de jeunes (je me suis occupé au total de treize d’entre elles) et chaque fois un compromis identique a fonctionné. J’étais content d’avoir été préparé pendant le stage de formation à ces petites différences qui peuvent provoquer beaucoup de colère si on n’y est pas sensibilisé.
J’étais fier, bien sûr, à la fin des trois semaines, où nous avions dirigé et organisé ensemble une rencontre franco-allemande, d’être en mesure d’observer l’évolution que « nos » adolescents avaient subie. Les mères et les pères qui, au départ dans leur gare locale, ne pouvaient cacher leur déception devant les mauvais résultats que leur fille ou leur fils avaient obtenu en français pendant l’année scolaire, retrouvaient leurs enfants. De nombreuses cartes postales et lettres m’ont appris que ces adolescents avaient fait de grands progrès et perdu leurs inhibitions linguistiques. Pour moi, futur professeur de français, c’était bien sûr très réjouissant. N’avais-je pas cogité presque chaque nuit jusqu’à trois ou quatre heures du matin avec Sophie, ma collègue française avec laquelle j’organisais le cours du matin qui constituait un élément important de la rencontre d’Ulsnis, sur la manière de rendre ce cours le plus motivant possible ? Je ne l’ai pas oublié. Cela nous a rapprochés. Après cette rencontre de jeunes, Sophie et moi avons encore fait beaucoup de choses ensemble au B.I.L.D., mais nous ne nous étions plus vus depuis quelques années. Je suis cependant allé à son mariage à Bordeaux en cette année 2002, où elle m’avait invité. Juste pour un soir. Et c’était merveilleux.
Engagement personnel
J’ai compris au cours de ma première rencontre de jeunes combien il est important de s’engager personnellement pour une cause et de se rendre compte à cette occasion comme il est bien d’aller dans le même sens que d’autres personnes, d’être sur la même longueur d’ondes. Et en même temps de se disputer sacrément en faisant beaucoup de bruit. C’est pour cette raison qu’à cette époque, je me suis inscrit la même année à la session pédagogique de Berchtesgaden consacrée à l’élaboration du matériel de cours. Ce matériel d’enseignement propre au B.I.L.D. y est toujours renouvelé, actualisé et testé. L’été suivant, on voit le résultat de ce travail : dans seize rencontres de jeunes on a introduit, entre autres, l’unité d’enseignement que j’avais mise au point avec une collègue française. Une affaire très satisfaisante ! Qui m’a tant enthousiasmé que j’y ai passé pendant dix ans les jours de Noël et du Nouvel An. Travail, fête, promenade – un bon mélange.
Cela fait maintenant douze ans que je suis au B.I.L.D. ; j’ai été animateur, formateur, après mes études, j’ai travaillé une année au bureau parisien du B.I.L.D. (parce que je voulais savoir ce qui intéressait les parents lorsqu’ils inscrivaient leurs enfants à une rencontre) et, depuis, je suis membre du conseil d’administration de l’association. J’ai même fait connaissance de ma femme au B.I.L.D. Les contacts personnels sont également ce qu’il y a de plus important : sans eux, sans les expériences communes et la certitude d’avoir fait et de faire avec d’autres au cours des ans quelque chose d’important et de juste, je n’y serais pas resté aussi longtemps. Car toutes ces choses me servent encore aujourd’hui dans mon travail de professeur de français. A commencer par la langue. Je suis heureux d’avoir entendu et d’avoir parlé beaucoup de français durant toutes ces années. D’avoir aussi souvent créé d’audacieuses formes mixtes (par ex. lorsque nous avions inventé au légendaire bar de Wasserburg une blague sur les grenouilles avec un jeu de mot allemand, français ou franco-allemand ; sur quelques-unes d’entre elles, je peux, aujourd’hui encore…). La compétence linguistique est l’alpha et l’oméga pour un professeur de langue étrangère. Malheureusement, l’université ne forme pas assez à cela (du moins d’après mon expérience qui date des années quatre-vingt-dix). En ce sens, c’est un agréable sous-produit des années passées au B.I.L.D.
Quand on est professeur, on est souvent confronté à un fatras de contraintes auxquelles on peut plus facilement se soustraire lorsqu’on a une grande expérience pratique, celle qu’ont constituée pour moi les nombreuses rencontres de jeunes. On pense de manière plus souple, je le crois, on est habitué à prendre du recul, à voir beaucoup de choses de manière plus décontractée et à ne pas s’éterniser sur des idées étriquée. On est alors plutôt ahuri, quand on est Allemand, d’être appelé à boycotter les produits français parce que Chirac ne veut pas arrêter immédiatement les essais nucléaires sur l’atoll de Mururoa. On regrette que l’amitié franco-allemande semble momentanément se ralentir « tout en haut ». Et on est heureux alors d’avoir fait bouger beaucoup de choses dans le domaine des relations humaines, pour les jeunes et avec les jeunes, ainsi qu’avec les autres responsables. Et surtout de pouvoir garder dans son esprit et dans son coeur des moments inoubliables.
Aujourd’hui, je n’ai plus le temps d’encadrer des rencontres franco-allemandes au B.I.L.D. Mais on réussit toujours à transmettre son enthousiasme pour cette cause, à parler aux jeunes de la possibilité de séjours de vacances. L’un de mes objectifs est d’organiser mon cours de français (bien sûr, cela ne marche pas toujours) de telle manière que les élèves puissent adopter une attitude détendue, sans parti pris, à l’égard de notre partenaire et qu’ils « s’attaquent » à de nombreux textes et matériels en langue originale.
Récemment, j’ai été particulièrement content que mon directeur me raconte avec bonne humeur que sa fille avait fait une expérience formidable à Ciboure (l’un de nos centres franco-allemands) et que depuis, elle écrivait sans se lasser des lettres, des SMS et des e-mails à ses nouveaux amis allemands et français.
Vous remarquez : mon classeur B.I.L.D. est encore loin d’être plein…
(Traduction : Isabelle Hausser)
27 décembre, 2005 à 9:30
Toll geschrieben, Uli! Und so viel - kann gar nicht alles auf einmal lesen, Lorenz lässt mich nicht.
Bis bald und liebe Grüße,
Kirsten